Auschwitz
Avec le texte sur le silence, je pensais être allée au bout du bout. Au bout, en tous cas de ce que je pensais vouloir dire d’Auschwitz. Il a suffi d’un mot pendant la relecture du texte pour que tout ce que j’avais enfoui au plus profond de moi resurgisse. Il a suffi d’une question pour que je me fasse balayer, happer par toutes ces émotions que je croyais ne pas avoir ressenties, par tout ce que je refusais d’accueillir.
Le silence, d’abord, lors de notre marche nocturne, le long d’Auschwitz I. Ce silence interrompu par les paroles de Mario qui nous expliquait. La parole, c’est sa façon à lui de dire « souviens-toi, n’oublie pas ». J’avais envie de lui dire « Mario, tais-toi. Laisse-moi m’imprégner de ce silence de mort qui a fait le quotidien de tant de déportés. Laisse-moi me recueillir le long de ces murs. Laisse- moi faire mémoire en silence, laisse-moi communiquer, communier avec toutes ces âmes fauchées si violemment sans comprendre la raison de leur sort ».
Le lendemain, la visite d’Auschwitz II. Dans cette immensité, les blocs, véritables étables dans lesquelles même le bétail est mieux loti ; les clayettes en bois au kilomètre, construites volontairement de travers ; les latrines romaines ou turques ou grecques de nos livres d’histoire ; les rails, chemin vers l’horreur, promesse d’un passage vers une vie meilleure ; le camp dans le camp, la négation absolue de l’homme par l’homme ; les chambres à gaz à moitié détruites, extermination organisée, l’usine de l’anti-homme, de l’inhumanité, l’éradication de l’humanité par l’homme.
J’imaginais les morsures du froid, les torrents de boue, la neige qui se faufile partout, les humiliations permanentes, les brimades quotidiennes, le manque de nourriture, l’injustice.
Je suis debout pendant des heures entières le temps de l’appel, je chancelle d’inanition, de froid, de fatigue, de brimade. Je tombe sous les coups.
Je pleure en silence.
J’imagine l’inimaginable. Mon cerveau s’y refuse. Mon cœur d’Homme rejette l’évidence qui m ‘écorche les yeux et me consume à petit feu.
Je pleure dans mon cœur.
Je me tasse. Je me recroqueville sur moi-même, en moi-même. J’essaie de me protéger contre cette réalité que je suis venue rencontrer mais que je refuse, que je crache par tous les pores de mon corps.
J’ai mal.
Je suis tombée. Mon esprit a mordu la poussière. Cette terre d’où nous venons et sur laquelle nous foulons les cendres de tous ceux tombés trop tôt et dont le seul crime était d’être nés au mauvais endroit, au mauvais moment. Ces cendres qui ont été jetées à l’air libre le long des chambres à gaz, engrais pour les arbres, la vie dans la mort, la vie par la mort. Ces charniers recouverts de chaux et de terre.
Je prie.
Puis notre 2ème marche nocturne rythmée par le bruit métallique des trains que nous entendions sans les voir. Aujourd’hui, pour moi, le bruit des trains reste associé à cette nuit, au souvenir de tous ces hommes, femmes, enfants, à tous ces drames, à toute cette horreur, à toutes ces douleurs, à tout ce gâché.
Je fais mémoire.
Le lendemain, la visite du camp d’Auschwitz I. Je pensais avoir touché le fond et découvert l’homme dans ce qu’il avait de plus inhumain. Je m’étais trompée. Ce camp m’a fait découvrir toute la folie dont l’homme est capable, toute l’imagination mise au service de la destruction de l’humanité par l’homme. Je pensais avoir touché du doigt toute la sauvagerie du cœur de l’homme, nous n’étions que dans l’antichambre de la violence. Nous y avons découvert une organisation méticuleuse de la souffrance, de la mort. Au fil des blocs, nous nous découvrons spectateurs d’une barbarie à laquelle nous ne pouvions nous préparer. Nous sommes voyeurs. Défilent devant nous, des vitrines dans lesquelles sont déposés, en tas, des brosses, des brosses à dents, des blaireaux, des gamelles, des valises, des peignes, des vêtements, des chaussures, des prothèses, des cheveux … en tas … ils gardaient tout. Trésors humains. Trésors dérisoires emmenés à la hâte, témoins d’une méconnaissance totale de ce qui les attendaient.
Leurs collections ne s’arrêtaient pas là : ils ont recensé, compté, photographié ceux qui arrivaient au camp quand les convois n ‘étaient pas trop nombreux. Quand la solution finale s’est généralisée, ils n’avaient plus le temps de tenir les comptes.
Nous découvrons des registres tenus soigneusement, d’une belle écriture, comme des registres d’état civil. Mais surtout, nous empruntons un couloir aux murs duquel des dizaines, des centaines, peut-être des milliers de paires d’yeux nous scrutent. Seuls vestiges de vies englouties, ces photos nous dévoilent les propriétaires des objets aperçus dans le musée des horreurs. Leur visage anguleux taillé dans la pierre, leurs yeux exorbités me testent, me jugent, me supplient.
Je crie. Stop. Arrêtez. C’en est trop. Je n’en peux plus.
Je ressors hagarde, perdue, pompée, vidée de toute énergie, de toute vie.
Une jeune me dit qu’elle a l’impression d’être un monstre de regarder tout cela et de ne rien ressentir. J’ai envie de la prendre dans mes bras et de la serrer, de la protéger d’elle-même et de cette violence reçue. Je lui dis que non, ce n’est pas elle le monstre. Il ne faut pas qu’elle se trompe. Elle s’est juste protégée et que ce n’est pas parce qu’elle ne pleure pas, qu’elle ne ressent rien.
Dernier bloc. Une descente aux enfers. Au propre comme au figuré. Le sous-sol. Les geôles. Des cellules de 80 cm sur 80 cm. Enfermés à 5. On y entre par une trappe. A 4 pattes. Pas de possibilité de s’asseoir. La seule aération, une trappe de 20 cm par 20 cm en hauteur et donnant à même le sol à l’extérieur. En hiver, avec la neige … en automne, avec les feuilles …
Je vacille.
Avec la dernière salle, je me dis que plus rien ne peut m’atteindre. Et pourtant, le sort s’acharne sur eux, sur nous … c’est une salle de gazage. Nous n’en avions pas vu à Auschwitz II, elles avaient été détruites. Celle-là, ils n’ont pas eu le temps.
Une salle, nue, terne, presque agréable de simplicité… avec des traces d’ongles sur les murs ….
La souffrance en direct...
Et à côté, les fours crématoires…
C’est fini. Leur calvaire est fini.
Le mien aussi.
Je tombe. J’ai besoin d’air.
Les rangées de fils barbelés que nous longeons me paraissent presque anodins ou accueillants face à tout ce que l’on vient de découvrir.
Le temps nous est compté. Le car nous attend. Il faut y aller.
J’aimerais pouvoir marcher en silence. J’aimerais pouvoir arpenter ces murs, les toucher.
J’aimerais sentir leur présence. J’aimerais pouvoir leur dire que leurs cris ont été entendus, qu’ils ne sont pas vains.
J’aimerais pouvoir penser que l’homme a compris son erreur.
J’ai l’impression de ne pas être allée au bout. J’ai un goût d’inachevé. J’ai besoin d’y retourner, non pas pour voir et regarder mais pour faire silence, pour entendre leurs cris, pour faire mémoire, pour prier. Une purification, une expiation.
J’ai besoin de refaire ce cheminement pour vivre, debout.
Rédaction en décembre 2012 et janvier 2013